Gandhi Gant dira-t-on Gants de force ou de faiblesse.
Nelligan se disait sûr du sens des mots, de leur tournure. Parfois, souvent, ainsi me sens, ainsi ressens qu’une phrase ou une pensée n’ont de sens que dans le sens ou je les mis, couchées à jamais sur le papier, paisibles, ne dormant que d’un œil, l’autre ouvert dans l’attente d’être lues, se voulant aux premières loges de qui les déchiffrera.
J’ai vu Nelligan déclamer ses clameries, subir les moqueries de mals entendants à ses courbures rythmiques. Il était sûr de ses choix de mots déboulant en sa tête, boules de feu, boulimie de mots flashés à la chandelle vacillante sous l’effet d’un alcool de feu brûlant son foie. Ah ! Que la neige a nelligané ! Ah ! Que Nelligan était magané, tiraillé par sa tête en déraille, locomotivé par un souffle syllabique en saccades.

Je me souviens de mes alexandrins quand j’avais seize ans. Hubert Aquin en redemandait, en redonnait : mille fois sur le métier mon homme. Ça ne coule pas rond me disais-je, les pentures grincent quand je passe d’une idée à l’aure, les hémistiches étaient parfois ardues à trouver au centre de l’hémisphère… Fallut s’y faire. Ne m’y fis point. Travail de nuit à marteler les mots en forgeron d’une ligne à belle consonance. J’ai lu quelque part, souventes fois, que la poésie faisait la belle et la précieuse, pierre angulaire de la liittérature… en catacombe ou cataclysme, qu’on aimait, qu’on aimera, que vous aimâtes tant s’en faut, avec aromates en sauce, au seul goût du poète souvent seul devant son plat à se manger les lèvres, basculant les virgules au plus haut point, s’exclamant devant une feuille qui tombe…

C’était à l’époque des plumes et encriers. Tu pars aujourd’hui avec rechargeable à l’épaule, gobe trotter, trottant d’un logiciel à l’autre pour vérifier si la mise en scène est de plâtre ou de béton, si le syllabus ne contient pas d’anglicisme même si tu ne parles qu’à peu près pas l’anglais. La langue est si traître, fourchue disaient nos grand’mères. Fourchettue pour mieux croquer la chair du voisin peut-être. Peut-être. J’entends claquer du pied Vigneault qui claque des dents tellement l’eau de sa rivière est froide. Peut-être se met-il des cailloux dans la bouche pour mieux entendre vibrer la chute d’eau dans sa tête. Peut-être. Ou laisse-t-il ses cheveux en broussaille pour qu’y déferle le vent et s’y accroche le pollen pour qu’y viennent danser les abeilles en turlute. Peut-être.

Je vois Mozart sous la table. J’entends Beethoven voir les notes à défaut de les entendre puis les entendre à force de les voir. Je vois Rabelais ventru galopant ventre à terre à la démesure des mots gigantesques : combien haut aurait-il bâti des gratte-ciels ; de combien haut aurait-il ri des gratteux que même les plus riches grattent consciencieusement en cachette au coin de leur table de fast food ou par exception ils n’exigeront pas de reçu d’impôt… Je me vois écrivant dans la nuit, pas assez misérable pour inspirer Hugo, trop jeune pour être historique, trop vieux pour être hystérique, assez consciencieux pour à chaque fois vérifier dans mon Petit Robert tous les y et les h qui doivent ou ne doivent pas être : to be or not to be a y. Peut-être que si je tronquais ma plume contre un plumeau je pourrais aider les ménagères.
Doucement je dépoussiérerais tous les rats coin de l’univers. Beaucoup de rats qui fouinent le foin, l’oseille. On raffole des comédies musicales et des drames… belle coupure du quotidien assommant de la masse assombrie par le train-train d’une vie sans issue. Peau de chagrin. Peu. La vie rapetisse, les espoirs s’amenuisent de voir inventée la crème qui à l’égyptienne garderait à tout le moins beaux les mots figés informes pour la forme sur un cédé sans accroc. C’était à l’époque des plumes et encriers. Tu pars aujourd’hui avec ton portable à l’épaule, gobe trotter, trottant d’un logiciel à l’autre pour vérifier si la mise en scène est de plâtre ou de béton, si le syllabus ne contient pas d’anglicisme même si tu ne parles qu’à peu près pas l’anglais. La langue est si traître, fourchue disaient nos grand’mères. Fourchettue pour mieux croquer la chair du voisin peut-être. Peut-être.